Eduardo
Eduardo De Filippo naît à Naples en 1900 et traverse
le vingtième siècle sur les planches.
Fils naturel du célèbre auteur et directeur de troupe
Eduardo Scarpetta, il débute à quatre ans, exerce
tous les métiers de la scène et apprend en même
temps le théâtre et la vie. Entouré de son
frère Peppino et de sa sur Titina, il se fait un
nom dans le milieu du Varietà grâce à son
grand talent d'acteur, excellent dans leurs sketches comiques.
Puis, en 1931, le trio fonde le Théâtre Humoristique
des De Filippo qui joue les pièces qu'Eduardo et Peppino
écrivent. Pendant douze ans leur renommée ne fait
que croître et dépasse les frontières napolitaines.
Puis c'est la guerre, il écrit Naples millionnaire! Cette
année-là, les deux frères se séparent.
Peppino poursuivra de son côté sa carrière
et Eduardo fonde La Compagnie du Théâtre d'Eduardo.
Le succès ne faiblira pas. Il écrit, monte et interprète
ses pièces, une quarantaine, qui sont traduites et jouées
dans le monde entier et filmées par lui-même pour
la télévision. Il reconstruit le Théâtre
San Ferdinando à Naples, réalise des films, joue
au cinéma, travaille pour la radio, publie des poèmes,
des essais, enseigne la dramaturgie et reçoit d'innombrables
récompenses. Il meurt à Rome en 1984. Ce jour-là
est décrêté jour de deuil national???
Dans son pays, l'acteur est aussi connu que Chaplin et son public
qui lui voue un véritable culte, l'appelle familièrement
Eduardo. S'inscrivant dans la grande tradition du théâtre
populaire, il est désormais reconnu dans le monde entier
comme lun des plus grands dramaturges italiens.
"C'était un auteur qui, même dans les situations
les plus désespérées, faisait apparaître
tout à coup, par une fissure, une lueur d'espoir, une image
positive. Il fût le premier à écrire avec
Naples millionnaire!, un texte sur l'après-guerre. Avant
même que la guerre ne fût finie, il avait déjà
compris ce qui resterait une fois le conflit terminé :
désespoir, ridicule, abjection, paroles vendues, tragédies,
promesses galvaudées, mais que le désir de vivre
à tout prix, de se sortir de ce tas d'imondices, l'emporterait
à la fin.
C'était un homme qui faisait vibrer les sentiments les
plus simples et les plus courants, il ne disséquait pas
les grands problèmes existentiels, il ne faisait pas de
psychologisme, de haute sociologie mais ses situations étaient
géniales. (...) Du grand théâtre. Et je suis
certain que sans ses liens avec le tragique du quotidien dans
sa réalité profonde, auquel il est toujours resté
bien ancré, Eduardo n'aurait jamais pu inventer une machine
de théâtre si véridique et si durable."
Dario Fo. trad. Huguette Hatem

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En
France
Eduardo De Filippo est monté pour la première fois
en 1952 par Jacques Audiberti, et rencontre le succès durant
une dizaine dannées grâce à Valentine
Tessier et Jacques Fabbri. Puis, blessé par laccueil
réservé à l'une de ses pièces majeures
montée superficiellement sous le titre de Zi Nico
en 1962, il sestime incompris et refuse ses droits pendant
vingt ans.
C'est grâce à Huguette Hatem qu'en 1982, il accepte
dêtre à nouveau joué en France. Elle
traduit alors son théâtre pour Jean Mercure, Françoise
Petit, Pierre Ascaride, Claude Yersin, Jacques Nichet, Jacques
Mauclair, Marcel Maréchal, Felix Prader, Lisa Wurmser,
Bernard Lotti, François Kergourlay...
Ces dernières années :
L'Art de la Comédie mis en scène par Philippe
Berling, spectacle inaugural du Théâtre de la Liberté
à Toulon
La Grande Magie mis en scène par Laurent Laffargue
au TOP puis par Dan Jemmet à la Comédie Française
Sik-Sik par Luciano Travaglino à La Girandole, à
Montreuil
L'Art de la Comédie par Marie Vayssère
Filumena Marturano par Gloria Paris
La dernière création d'une pièce de De Filippo
est Noël chez les Cupiello par Jacques Mauclair au
Théâtre du Marais en 1995.
Naples millionnaire!
Création en France
Naples, quartiers populaires, 1942. L'Italie est ruinée
par le fascisme et la guerre. La famille Jovine fait du marché
noir pour s'en sortir sous le regard désapprobateur du
père. Deux ans plus tard, alors qu'il revient des camps,
sa femme a saigné tout le quartier.
Naples millionnaire! écrite en 1944, marque un tournant
dans l'uvre de De Filippo. "Le monde a changé,
le théâtre doit changer". Et sa production connaît
alors une tonalité plus sombre, mêlant la comédie
au drame; une direction qu'il suivra toute sa vie.
La première a lieu le 26 mars 1945 à Naples. C'est
un immense succès. Dès lors, la pièce est
traduite, montée en Europe et en URSS.
Un film réalisé et interprété par
De Filippo et produit par Dino De Laurentiis (d'origine napolitaine),
sort en 1950. Présenté au Festival de Cannes, en
ballottage en 1950 pour le Prix de La Paix, le film offre à
De Filippo une renommée internationale.
Dans les années 70, il en fera un opéra magnifiquement
mis en musique par Nino Rota.
Et pendant toutes ces années, la pièce est jouée
par sa troupe et enfin filmée pour la télévision
qui la programme régulièrement.
La phrase finale, en Italie, est aujourd'hui devenue proverbiale
et quand les choses tournent mal, on peut entendre : "Ha
da passà 'a nuttata"...
Naples,
Babylone
Entre 1943 et 1946, l'Italie passe du fascisme à la République
et de la guerre aux côtés d'Hitler à la Paix
du côté des Alliés.
A Naples, la population est totalement brisée par la guerre,
les bombardements diluviens, la faim, les épidémies
et vingt années de dictature lorsqu'arrivent, des quatre
coins du monde, ces jeunes Libérateurs apportant la Paix
et l'abondance. Abandonné par ses dirigeants, totalement
livré à lui-même, ce peuple vaincu puise dans
son malheur une merveilleuse pulsion de vie et va s'offrir entièrement
à cette rencontre inouïe.
S'ouvre alors une période fascinante de liberté
absolue, une zone historique de non-droit.
Et ce qui n'était jamais arrivé, arrive.
Face à ces grands et beaux garçons innocents, "l'Amérique
en personne", qui apportent avec la liberté de pensée,
la contrebande à grande échelle et la syphilis,
le peuple napolitain, vieux de quatre millénaires, pouilleux,
fier et génial vend ses femmes et ses enfants et fait du
trafic de soldats nègres. Bientôt, il ne sera plus
possible de distinguer le sens des choses, toutes les langues
de la terre se feront entendre, tout se mélangera dans
une explosion féroce et inédite réveillant
le Vésuve qui fera trembler la ville pour couronner la
fête.
C'est une expérience détonante, un de ces extraordinaires
cocktails que nous réserve l'Histoire et qui permettent,
dans l'horreur même, d'éclaircir un peu le mystère
que nous sommes, de ces encres vivantes dans lesquelles les artistes
vont longtemps tremper leur plume.
"Oh cela n'est rien, ce sont des choses pour rire, la
faim, les bombardements, les exécutions, les camps de concentration,
tout cela c'est pour rire, des sottises, de vielles histoires.
En Europe, on connaît ça depuis des siècles.
Ce n'est pas tout ça qui nous a réduits ainsi. (...)
Jadis on endurait les souffrances les plus terribles, on tuait
et on mourait, pour sauver son âme et celle des autres.
Aujourd'hui on souffre et on fait souffrir, on fait des choses
merveilleuses et des choses terribles, non pour sauver son âme
mais pour sauver sa peau. (...)
C'est la civilisation moderne, cette civilisation sans Dieu, qui
oblige les hommes à donner une telle importance à
leur peau. Seule la peau compte désormais. Il n'y a que
la peau de sûr, de tangible, d'impossible à nier.
C'est la seule chose qui soit à nous. La chose la plus
mortelle qui soit au monde. Seule l'âme est immortelle,
hélas! Mais qu'importe l'âme, désormais?"
La Peau, Malaparte (1949) traduction R. Novella.

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"Il
faut que la nuit passe"
De
Filippo plonge à chaud dans le microcosme d'une famille
des quartiers populaires pour montrer avec précision le
dispositif de l'aveuglement moral. Sa position est claire. Rien
ne doit faire renoncer un homme à ce qui le définit
: sa conscience.
C'est une limite. En deçà, nous ne sommes plus des
hommes. De Filippo épouse la pensée qu'élabore
au même moment Robert Antelme en écrivant L'Espèce
Humaine. Une pensée qui invite à reconstruire les
consciences. "Il faut que la nuit passe", ultime message
métaphorique de la pièce.
Par le retour du père qui reprend sa place, l'ordre revient,
non un ordre bourgeois et patriarcal mais celui de la Loi, la
Loi indispensable à l'existence de toute société
humaine, inspirée par une Loi plus haute, celle d'un désir
universel de Paix et de communion dans le respect de la dignité
humaine.
Ce père, figure christique, n'a pas besoin de dire, sa
présence suffit. Il a traversé l'Europe en sang.
Il a vu. Il sait. A présent, il est là. Il les regarde.
Il les voit. Et aussitôt, chacun se voit.
La
vie est une tragi-comédie
"Enfin j'allais pouvoir changer ma manière d'écrire,
tandis que pendant le fascisme, j'avais dû cacher la vérité
sociale sous le grotesque et l'absurde pour ne pas être
censuré, maintenant je pouvais parler ouvertement et essayer
la forme théâtrale à laquelle j'avais toujours
aspiré et qui est, du reste la plus ancienne : la correspondance
idéale entre vie et spectacle, la fusion tantôt harmonieuse,
tantôt grinçante, entre rires et larmes, grotesque
et sublime, drame et comédie, j'allais abandonner cet artifice
scénique, la division nette entre farce et tragédie.
(...) J'écrivis alors Naples millionnaire!"
Et nous rions. Nous rions du génie de cette famille pour
se tirer de situations dangereuses, nous rions du retour du père,
échappé des camps allemands, décharné
qui débarque, si triste et si sale, au milieu de la plus
belle fête que la ruelle ait jamais vue! Nous rions et nous
pleurons et nous sommes enchantés par les inventions, touchés
par la poésie, amusés par les hommages au théâtre
parce que De Filippo puise son écriture dans une profonde
vérité humaine fruit d'une observation inlassable
qui lui permet tout et rend le tout cohérent.
La
sagesse napolitaine
Restituer Naples, cette ville-monstre, paradoxale, fascinante
et émouvante qui plonge ses racines dans la mythologie
grecque, allie le dénuement et le baroque, la grandeur
et la misère, c'est aussi rendre sensible la culture napolitaine
et sa sagesse.
Une sagesse universaliste qui a totalement digéré
la notion d'égalité. Ce peuple est sûr de
sa valeur, ne craint rien et aime passionnément la vie.
Il nous dit que la véritable et sincère humilité
est seule garante de l'intégrité des individus comme
des peuples car elle permet de s'ouvrir à l'Autre sans
peur et de se nourrir de lui. Naples s'est forgé une culture
entre autres par les multiples invasions qu'elle a subi au cours
de son histoire sans jamais perdre son identité.
Un peuple qui n'est pas figé, qui mange, digère
et grandit. Comme les enfants. Et comme eux, aime jouer de la
vie.
Le
miroir du monde
L'image chaotique d'une civilisation privée de sa spiritualité,
l'appel à la conscience des hommes de bonne volonté,
l'ingérence des peuples qui en libèrent d'autres
pour mieux les dominer, les moments d'incertitude et de permissivité
qui suivent l'écroulement des dictatures, il est difficile
de ne pas voir les multiples reflets qu'offre cette oeuvre à
notre visage contemporain. Aujourd'hui où les marchés
financiers en crise semblent avoir dérobé aux hommes
leur pouvoir, comment croire encore que nos actions individuelles
aient une incidence sur le monde? Où puiser alors l'inspiration?
Au théâtre peut-être...

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Notes
sur le langage
"La pièce est écrite en dialecte
napolitain. On dit « dialecte » pour lopposer
à litalien mais le napolitain est une langue à
part entière qui possède plusieurs niveaux, du langage
de la rue à la langue de la culture. Le parler de Gennaro
et de sa famille est très imagé, et les expressions
choisies par lauteur se réfèrent aux mentalités
et aux coutumes des Napolitains de lépoque. Il fallait
donc privilégier les tournures particulières, conserver
les nombreuses allusions aux lieux et aux Saints qui parsèment
les dialogues tout en essayant de garder la saveur de la langue,
cest pourquoi les noms et même la plupart des surnoms
des personnages nont pas été traduits pour
leur laisser leur musicalité.
Comme partout le langage a évolué depuis 1945, année
de la création de la pièce. A lépoque,
les enfants sadressaient à leurs parents avec plus
de révérence quaujourdhui même
si les sentiments demeurent identiques. Nous avons gardé,
comme dans loriginal, lalternance entre le tutoiement
et le vouvoiement, même si cette dernière forme paraît
étonnante dans un milieu pauvre lorsque les enfants sadressent
à leurs aînés."
Huguette Hatem

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Parigi
riscopre Eduardo ma al femminile
Paris redécouvre Eduardo mais au féminin
Extrait de l'article d' Enrico Fiore
paru dans Il Mattino
7 janvier 2008 « [... ] On prépare la première
mise en scène française de Naples Millionnaire!
Cette fois ce sont deux femmes qui président à lopération
: toujours Huguette Hatem pour la traduction et Anne Coutureau
pour la mise en scène.
Commençons par cette dernière : trente-huit ans,
un curriculum sérieux et, entre autre, les mises en scène
des Trois surs de Tchékov et de La critique de lécole
des femmes de Molière. Citons Anne Coutureau : Dans
ce texte il y a toute la profondeur de lâme humaine.
Il raconte, bien sûr, une petite histoire de Naples, mais
cette petite histoire inclut le monde entier. Et cest extraordinaire
parce que la manière dont Eduardo parle de la guerre fait
en même temps rire et pleurer. C'est un texte où
malgré lirruption dévénements
terribles, les gens ne perdent ni lespoir, ni le goût
de vivre ni celui de la solidarité. Ma mise en scène
sera réaliste, sans pittoresque, sans sacrifier à
une certaine napolitanité. Je ne me substituerai pas au
texte, comme le font souvent les metteurs en scène français".
Huguette Hatem se place sur la même ligne : Désormais
Naples Millionnaire! est un classique et il faut respecter aussi
bien lécriture que les rythmes de la pièce
et lépoque retracée". Il suffit dun
seul exemple pour illustrer lintelligent travail dHuguette.
A Naples, durant la guerre, les denrées se réduisaient
souvent à des succédanés; mais pour faire
allusion à ces derniers, il ne convenait pas dit-elle de
recourir au mot actuel succédané mais
au mot allemand ersatz quon employait durant
lépoque de loccupation nazie en France.
Un heureux événement donc que cette première
transalpine de Naples Millionnaire! »

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