Long Voyage vers la Nuit est l’œuvre la plus personnelle d’O’Neill.
Peu d’auteurs dramatiques ont reproduit ainsi sur scène dans les
moindres détails les incidents et les acteurs de leur propre existence.
Il ne s’agit ni de nostalgie ni de condamnation, mais plutôt d’exorcisme.
O’Neill fait face à ses fantômes. Il décortique le drame familial,
examine les rapports entre ces quatre êtres, nous montre comment
des gens qui s’aiment et qui veulent se faire du bien se font du
mal au point de se détruire les uns et les autres.
J’ai eu envie de monter cette pièce pour des raisons personnelles.
Peu importe lesquelles, il ne s’agit pas de parler de moi, ni même
d’O’Neill. Comme dans toutes les grandes pièces, on part du particulier,
du personnel, pour arriver au général, à l’universel. On s’identifie
à chacun des personnages parce qu’ils sont profondément humains.
Et en même temps on reste en dehors de l’action, on observe les
rendez-vous manqués, on entend le petit mot en trop, on les regarde
se faire prendre dans l’engrenage de la souffrance. On voit le mécanisme
qui broie ces vies, tout en s’identifiant aux victimes. C’est pourquoi
cette pièce n’est pas un simple mélodrame, d’intérêt anecdotique,
mais une tragédie moderne.
Pour préserver cet équilibre entre subjectivité et objectivité,
entre émotion et réflexion, qui est le propre du théâtre depuis
les grecs jusqu’à nos jours, nous avons adopté une approche simple
et directe. Les acteurs se mettent à la place des personnages et
vivent leur drame. Ils n’ont pas à juger eux-mêmes leurs personnages,
ils ne vont pas nous les expliquer, ils vont simplement donner à
voir, le plus naturellement possible. Ma seule intervention en tant
que metteur en scène est d’essayer d’éliminer tout ce qui est superflu,
tout ce qui nous empêche de voir clair : j’ai réduit le texte à
l’essentiel, j’essaie de préciser les mouvements et les gestes,
de diriger les énergies des acteurs et l’attention du public vers
un même point, en dessous du texte, là où le drame se noue, là où
on se touche, et se blesse, et parfois même se comprend.
Car c’est lorsqu’on arrive à se rencontrer à ce point-là, à se parler
au delà des mots et des gestes, d’acteur à acteur et d’acteurs au
public – lorsque toute une salle d’individus est réunie dans le
sentiment d’une humanité partagée – que le théâtre prend vie et
rend chacune de nos vies plus supportable.
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