Chez
Emmanuel.
Jean-Louis entre, observe un désordre peu habituel chez
son ami.
Emmanuel va se rasseoir dans un coin avec son verre.
Durant toute la séquence, Jean-Louis restera très
calme, paternel.
JEAN-LOUIS : Tu fais une étude de marketing sur les boîtes
de pizzas?
EMMANUEL : Tu bois quoi?
JEAN-LOUIS : Rien. Merci. Pause.
EMMANUEL : Je suis mort, Jean-Louis. Ça y est, je suis
cramé.
JEAN-LOUIS : Plus rien?
EMMANUEL : Plus rien. Plus une goutte. La justice au cul. Le fisc,
la boîte...C'est fini. Je suis fini.
Jean-Louis va s'installer par terre à côté
de lui, prend son verre et boit.
EMMANUEL : Tu peux m'aider? Faudrait que j'aille en Belgique...Je
sais pas... Pause.
JEAN-LOUIS : Tu sais quoi? (Regard d'Emmanuel) Lâche.
Lâche tout ça. Toutes ces conneries. C'est le moment. Emmanuel se lève avec humeur.
EMMANUEL : J'en étais sûr. C'est pas pour ça
que je t'ai demandé de venir! Comment tu veux que je lâche?
C'est ma vie!
JEAN-LOUIS : Et t'en as pas marre? Faire du fric. Sur rien. Jouer
avec l'argent comme un gosse?
EMMANUEL : Je sais rien faire d'autre. Et j'aime ça. C'est
la seule chose que je fais bien. La seule qui me rattache à
la vie.
JEAN-LOUIS (avec conviction) : Mais ça n'a pas de
sens! Regarde autour de toi. Ton monde s'écroule. Faire
ses petits coups dans son coin, amasser du pognon pour le dépenser
n'importe comment...en corrompant les hommes, en pourrissant la
planète, c'est fini tout ça. On s'est bien amusé
mais c'est fini.
EMMANUEL : Oh, non, non, pitié!
JEAN-LOUIS : Il faut penser différemment. Penser avec tous.
Avec chacun.
EMMANUEL (se moquant) : Pour bâtir un monde meilleur
où les forts ne chercheraient pas à tirer profit
des faibles.
JEAN-LOUIS : Un monde sans esclaves.
EMMANUEL : Un monde sans humanité.
JEAN-LOUIS : Une autre humanité.
EMMANUEL: Oui, un fantasme, quoi.
JEAN-LOUIS : Un projet.
EMMANUEL (violent) : Ecoute, j'en ai rien à foutre,
moi, de l'avenir de l'humanité. J'ai pas de gosses et j'en
veux pas. J'en ai rien à foutre des chinois, des petits
palestiniens et des ours blancs, je trie même pas mes poubelles.
Viens pas m'emmerder avec tes rêves de retraité.
Je baise des putes et je les paie plus cher pour les baiser sans
capote et pas parce que ça me fait jouir de les corrompre
mais juste parce que c'est meilleur et parce qu'elles aiment l'argent.
Y'a rien d'autre! Tu m'emmerdes avec ta bonne conscience de converti,
y'a pas de morale! Y'a pas de sens. Y'a pas de salut. Et, désolé,
y'a pas de méchant.
JEAN-LOUIS : T'as raison, t'es même pas un méchant.
T'es juste un pauvre type. Qui souffre. (...)
Chez
Betty. Tea time.
Elles jouent au Scrabble. Babette est de mauvaise humeur.
Long temps. Elle réfléchit, soupire, réfléchit,
etc...Puis elle se lance.
BABETTE : Bon, je mets un F là, j'ai rien d'autre et
je transforme mon POU en POUF.
BETTY : POUF?
BABETTE : Oui, POUF. Un pouf. Ou "pouf!"
BETTY : Oui, oui, pouf, c'est bien.
BABETTE : 4, 6, 9. Neuf. C'est pas très glorieux mais
il faut bien avancer. (Elle note) Ça me fait 23. Et toi,
58.
Pendant ce temps, Betty place ses lettres, ça n'en finit
pas.
Qu'est-ce que c'est que ça?
BETTY : TRAMWAYS au pluriel avec ton A. Ça fait 3, 5,
15, lettre-compte-double 25, 26, 36, 37 et mot-compte-triple.../
BABETTE : Quoi?!!
BETTY : Et oui, mot-compte-triple. Ça fait ... 111.
BABETTE : C'est pas possible. Comment tu fais?
BETTY : J'ai de la chance.
BABETTE : C'est vraiment stupide ce jeu.
BETTY : Tu dis ça parce que tu perds.
BABETTE (prenant les lettres dans le sac) : J'en ai assez
de ces pions idiots, de ce sac-à-lettres...moche! Et
de ces mots qui comptent double, ça n'a pas de sens!
(Elle se lève brusquement) Et j'en ai marre de
ce thé! Il est pas bon. J'aime pas le thé!!
BETTY : Ben pourquoi t'en bois?
BABETTE : J'en sais rien. Pourquoi je bois du thé, pourquoi
je joue au Scrabble, pourquoi j'ai épousé cet
homme...
BETTY : T'aime pas le Scrabble?!!
BABETTE : J'en peux plus, Betty, je... J'ai envie de ...
Pause.
BETTY : De quoi?
Pause.
Pourquoi tu le fais pas?
BABETTE (hurle) : Parce que ce dont j'ai envie en ce
moment, c'est de l'étouffer avec son oreiller et de foutre
le camp!
BETTY : Ah oui.
BABETTE : C'est tellement...dur.
BETTY : Oui, voir mourir quelqu'un, le voir s'éteindre
jour après jour.../
BABETTE : Non, ce qui est dur, c'est que je ne l'aime plus.
Pause. Elle pleure.
Je ne l'aime plus depuis longtemps. Et depuis qu'il est malade,
c'est pire. Et je m'en veux. Je m'en veux tellement. C'est insupportable.
J'en viens à souhaiter sa mort. Et il faut que je lui
souris du matin au soir. Vivre dans le mensonge, dans un moment
pareil! C'est insupportable.
BETTY : Dommage que tu n'aies pas trouvé ça insupportable
il y a vingt ans.
BABETTE : Ne sois pas dure, Betty.
BETTY : C'est pas moi qui suis dure, Babette.
BABETTE (cassante) : Tais-toi, tu ne sais pas de quoi
tu parles, je ne sais pas même pas pourquoi je te.../
BETTY : Ah non Babette, ça suffit! Soit tu penses que
je suis folle et tu me traites en folle, et alors tu me parles
gentiment et tu ne viens pas me raconter tes histoires, soit
tu m'accordes la responsabilité de mes actes et de mes
pensées et tu m'écoutes jusqu'au bout!!
BABETTE (surprise) : D'accord. Qu'est-ce que tu as à
dire?
BETTY : Claude est un homme égoïste et sans profondeur
que tu n'as jamais aimé, qui t'a traitée comme
une esclave et avec qui tu as passé ta vie parce que
sa position sociale te rassurait.
Silence. Babette se calme.
BABETTE : C'est vrai.
BETTY : Maintenant, dans quelques mois, c'est fini, tu devrais
être contente.
BABETTE : Arrête. C'est monstrueux.
BETTY : Oui, on est tous des monstres. A un moment. N'empêche.
Tu seras bientôt libre.
BABETTE : Libre...