
La
matière première de mon théâtre,
c'est l'acteur. Sans lui je ne suis rien. Je me sers de son
corps et de sa voix, bien sûr, de son enveloppe physique,
mais aussi et surtout de sa vie intérieure, de ce noeud
d'impressions et de sensations, d'humeurs et d'affections, de
sentiments et de ressentiments, d'enthousiasmes et d'amertumes,
de délices et de dégoûts, cet enchevêtrement
d'émotions et de pensées que nous portons en nous
tous et que, pour plus de facilité et sans vouloir rentrer
dans un débat métaphysique, je vais appeler l'âme
humaine.
Je demande à l'acteur, donc, rien de moins que de se
donner corps et âme au travail que nous avons devant nous,
au personnage qu'il doit incarner, à l'histoire que nous
devons raconter. Et ils le font. Régulièrement,
sans (trop) se plaindre, sans fausse pudeur, avec une vraie
générosité, dans le bonheur de la création.
Franchement je n'en reviens pas. Mais j'en profite éhontément.
Ma contribution en tant que metteur en scène est d'essayer
de dessiner une ligne dramatique, de sélectionner parmi
les propositions des acteurs les émotions et les pensées
qui me paraissent justes, qui vont faire avancer l'histoire,
de préciser chaque moment, chaque échange, de
leur donner un sens, une direction, et de trouver une cohérence
dans l'ensemble. Pas une cohérence superficielle, intellectuelle,
plaquée, mais une cohérence profonde, ressentie,
partagée, qui n'exclut pas la douleur, l'incompréhension,
le constat de notre impuissance. Autrement dit on est à
la recherche de la vérité. Et parfois, par bonheur,
on ne sait trop comment, on trouve quelque chose: une ligne
apparaît - pure, profonde, claire. Et vraie. C'est peut-être
cela que nous appelons la beauté.
On ne va jamais jusqu'au bout de ce travail. On ne peut tout
définir. Il y a toujours quelque chose qui nous échappe,
et c'est tant mieux. Le théâtre est une chose vivante,
c'est un flux vibrant, volatile, changeant. Vouloir le fixer
une fois pour toutes serait vouloir sa mort. On aurait un bel
objet, comme un papillon encadré, mais l'essence de ce
que l'on cherchait se serait évanouie. Il y a une part
de mystère dans l'âme humaine. Cela fait partie
de la vie, et du théâtre. Il faut l'accepter, essayer
d'en révéler la force sans chercher à l'enfermer
dans le cadre de nos préconceptions.
Dans le théâtre français, aujourd'hui, j'ai
l'impression d'être à contre courant. L'acteur
dans les spectacles à la mode semble se mettre entre
les mains du metteur en scène comme une marionnette.
Il accomplit son travail avec une abnégation admirable.
Il nous offre un bel objet, plein de prouesses techniques, et
désespérément vide. Je ne doute pas que
ce vide et ce désespoir soient voulus. Je ne doute même
pas que le vide et le désespoir fassent partie intégrante
de la vie humaine. Je trouve simplement qu'en se privant de
la richesse de la vie intérieure de l'acteur, on passe
à côté de l'essentiel. Cela donne un théâtre
pauvre - et mort. Et cela m'ennuie.
Si ce théâtre distancié, désincarné
est vraiment ce que demande le public, alors je suis complètement
démodé - à moins que je ne sois d'avant-garde.
Car il me semble qu'en cette fin de millénaire nous sommes
tous amplement conscients du désespoir et du vide. La
laideur du monde est partout apparente. Et à l'aube d'un
millénaire nouveau, il ne suffit plus d'en témoigner,
il faut y résister.
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la critique de Martine Piazzon dans Froggydelight