LA
PIECE
ROBERT
: Oh... il n'y a plus grand-chose à dire sur ce sujet,
si ?
EMMA : Et quel est le sujet, d'après toi ?
ROBERT : Ca parle de... la trahison.
EMMA : Non, pas du tout.
Un homme et une femme se retrouvent dans un café. Le
temps a passé. Comment sont-ils arrivés là
? En archéologue passionné par le mystère
de l'être humain, Harold Pinter nous fait remonter le
temps pour examiner les moments clefs d'une passion à
trois où il est question d'amitié, de mariage
et d'adultère. Trahisons est un classique moderne,
à la fois drôle et émouvant, et d'une
profonde vérité psychologique.
Tout
en étant parfaitement accessible, plein d'humour et
de suspense, Trahisons me paraît finalement encore plus
inquiétante que les autres pièces de Pinter,
parce que tout est proche de nous. Si le monde des autres
pièces peut nous paraître étrange, plus
éloigné de nous, ici nous savons où nous
sommes, tout paraît clair, nous sommes en sécurité.
Nous nous identifions d'autant plus aux personnages, et ils
nous emmènent d'autant plus loin.
Pinter, en 1962
"Nous devons faire face à l'immense difficulté,
sinon l'impossibilité, de vérifier le passé.
Je ne parle pas seulement d'il y a des années, mais
d'hier, de ce matin. ... (...)
Un instant est aspiré et déformé, souvent
au moment même de sa naissance. Nous interpréterons
tous une expérience commune de façon tout à
fait différente, même si nous préférons
souscrire à l'argument selon lequel il existe un terrain
commun partagé, un terrain connu. Je crois qu'il y
a bien un terrain commun partagé, mais que cela ressemble
plutôt à des sables mouvants."
À première vue, par rapport à leurs prédécesseurs
et à leurs successeurs, les personnages de Trahisons
semblent bien partager un terrain commun, où tout est
sûr. Un certain nombre de faits ne sont jamais mis en
doute. Robert est éditeur, Jerry agent littéraire,
Emma dirige une galerie. Elle est l'épouse de Robert
et la maîtresse de Jerry, qui est aussi un vieil ami
de Robert. La situation paraît plutôt banale et
malgré les changements de lieu, on sait tout de suite
où l'on se trouve, il n'y a pas de mystère.
En fait le monde extérieur, apparent, de Trahisons
est un monde de certitudes. Mais là n'est pas le sujet.
Ce qui nous concerne vraiment ce sont les rapports entre les
trois personnages, la vraie nature de leurs sentiments. Là
aussi d'abord tout paraît clair et même plutôt
banal. Mais au fur et à mesure que l'on remonte dans
ce passé commun nous sommes amenés à
constater qu'il s'agit bel et bien de sables mouvants.
Qui trahit qui ? La question se pose sans cesse, et la réponse
n'est jamais définitive.
LA
MISE EN SCENE
Pinter est le premier à nous mettre en garde contre
toute déclaration qui se veut définitive, surtout
en ce qui concerne son oeuvre. Il serait d'ailleurs prématuré
de ma part de prononcer des jugements sur un spectacle que
nous venons de commencer à répéter. Mais
je vais avancer quelques hypothèses, quelques indications
concernant les pistes que nous allons suivre.
Le texte d'une pièce de Pinter est la partie visible
de l'iceberg. Les acteurs doivent apporter la partie invisible
c'est-à-dire la matière humaine qui constitue
la vie intérieure des personnages. J'ai choisi trois
acteurs qui pourront je crois nous emmener très loin,
au coeur de cette pièce qui, superficiellement, paraît
dure, froide et sans mystère, mais qui en dessous de
cette carapace contient toute une masse de chair, chaude,
vibrante, faible et contradictoire cest-à-dire
humaine. En somme cette pièce ressemble à un
crabe et d'ailleurs comme un crabe elle marche à
l'envers !
J'ai la ferme intention de monter cette pièce telle
que l'auteur l'a écrite. Juste le texte de Pinter,
incarné avec justesse et sobriété par
des comédiens de talent.
Le jeu doit être invisible. J'entends par là
un naturel qui semble couler de source, sans effort, mais
qui en réalité, est le fruit d'un long travail.
Un jeu épuré, réduit à l'essentiel,
pas de cabotinage, rien de superflu.
Une mise en scène au service des acteurs, des acteurs
au service du texte.
Mitch
Hooper