FRANCESCA,
à voix très basse : Au secours... J'étouffe...
Des pas. Elle se recompose. Nicolas entre. Ils se regardent.
FRANCESCA, essayant de prendre un ton de voix normal :
Tu n'as pas vu Éléonore ?
NICOLAS : Si, elle est allée dans la serre, elle voulait
admirer nos plantations.
FRANCESCA : Ah bon, c'est nouveau !
NICOLAS va s'asseoir sur la table, à côté
d'elle, lui caresse les cheveux : Qu'est-ce qui se passe,
mon amour ?
FRANCESCA, la gorge nouée : Rien.
NICOLAS : Si.
FRANCESCA : J'étouffe. (Un temps.) Peut-être
que si je partais quelques jours, ça irait mieux. J'ai
envie de voir la mer. (Un temps.) J'ai envie de voir des
espaces infinis, de sentir la puissance des vagues qui s'abattent
sur les rochers... J'ai envie de marcher le long de la mer, sans
savoir où, mais loin, très loin... de me perdre...
NICOLAS : Tu sais ce que c'est, Francesca, cet ailleurs que tu
cherches ? La mer dont tu rêves finira par te sembler petite,
et l'horizon trop proche t'étouffera... Lautre bout
du monde, ce nest quun bout du monde comme un autre.
Ça n'existe pas, ce que tu cherches, sur cette terre. Donc...
ça n'existe pas.
FRANCESCA : Je le sais. Mais le jour où j'ai arrêté
de me faire des illusions, j'ai commencé à mourir.

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AHMAD
: Je ne veux pas te faire la morale, Éléonore. Parfois,
il faut tuer. Si tu sens qu'il faut le faire, tu dois le faire.
Moi, j'ai tué. Ces mains ont tué. Ce n'est pas de
la morale. Je voudrais juste comprendre pourquoi vous avez désappris
à vivre. Vous, tous. Barricadés derrière
vos peurs... Vous ne savez plus vivre. Vous vous débattez,
vous traversez les heures, les années, appuyés sur
vos béquilles, vous méfiant de tout, terrorisés...
Vous vous acharnez à préserver vos journées,
pour que votre vie soit la plus longue possible, mais vous ne
la vivez pas, cette si longue vie. Vous vous traînez à
côté. Votre paix sent la mort. J'ai vu le sang couler
dans les rues, et les cadavres s'entasser. J'ai vu les bombes
détruire des villages entiers. Et, au milieu de tout ça,
j'ai senti la vie dans toute sa puissance réclamer ses
droits, crier sa soif d'exister. On avait envie de vivre. On s'accrochait
à la vie du bout de nos ongles ensanglantés...
ÉLÉONORE : Eh bien, nous, nous n'avons pas cette
chance formidable de vivre dans un pays en guerre ! Tu sais, Ahmad,
les drames ne naissent pas qu'à coups de grenades et de
fusil. Et puis tu m'emmerdes ! Tu m'emmerdes, tu as compris ?
Avec ta morale. Avec ton statut de victime qui te sert de bouclier,
tu es l'intouchable, on peut rien te dire parce que tu as été
torturé. Alors, je ne te dis rien, mais tu me fous la paix
! Je suis à bout, je suis désespérée,
désespérée, tu m'entends, j'ai envie de me
foutre en l'air ! Je suis désespérée, et
j'ai le droit de l'être. Laisse-moi souffrir ! Laisse-moi
ma souffrance et casse-toi !
Éléonore sort précipitamment, en heurtant
Francesca. Francesca et Ahmad se regardent longtemps, sans bouger,
sans pouvoir rien dire. Nicolas entre, avec un ordinateur.

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FRANCESCA,
après un temps : Je suis l'auteur de deux romans. Un succès,
et un bide. Le bide est venu en second.
AHMAD : Et tu as arrêté.
Un temps.
FRANCESCA : Oui.
AHMAD : Ils t'ont fait mal.
FRANCESCA : Toi, tu écris avec ton sang
Tu livres
tes émotions, tu tenfonces un couteau dans le ventre
pour sortir linavouable...
AHMAD : Tu laimes, ton roman ?
FRANCESCA : Je ne sais plus. Ils m'ont tellement dit que c'était
mauvais, que j'ai fini par y croire.
AHMAD : Tu t'es laissé bâillonner, docilement.
FRANCESCA : Ça ne vient plus, je te jure. Je n'ai plus
d'idée. Le néant. (Un temps.) Et puis, de toute
façon... Tout a été dit ! Et de manière
sublime. Tout ce qui est en mesure d'être dit par l'homme,
a été dit. Et tout ce qui va au-delà de l'humain
restera de toute façon, par définition, indicible.
Qu'est-ce qu'on en a à foutre de quelques pages de plus,
mal griffonnées ? Qu'est-ce que je peux apporter de plus
au monde ?
AHMAD : Quel orgueil !
FRANCESCA : C'est exactement l'inverse ! Je ne suis personne.
Je ne suis pas un grand écrivain. Je le sais. Même
mon premier roman... dix ans après, personne ne sen
souvient plus. Même si j'arrivais à en écrire
un encore mieux, si j'arrivais à écrire mon chef-d'uvre,
dans cent ans, il serait oublié.
AHMAD : Mais on s'en fout, de tout ça ! Tu sais... Guerre
et Paix aussi, sera oublié. Et L'Odyssée. Et les
fresques de Michel-Ange, un jour, ne seront plus que des décombres.
Nos plus grandes uvres seront anéanties. Et nous
avec.
FRANCESCA : Cassandre a raison ?
AHMAD : Oui, elle a raison. Même si elle se trompe sur les
causes. Il ne suffira pas d'échapper au désastre
écologique ou à la guerre atomique pour rendre l'homme
éternel. Quoi qu'il advienne, nous disparaîtrons.
Le grand fleuve nous entraînera dans son courant, et il
effacera notre trace... Nous ne sommes rien...
FRANCESCA : Mais alors...
AHMAD : Alors, il faut écrire ! Il faut vivre, Francesca
! Jusqu'au bout. Jusqu'à la dernière goutte de sang.
Il faut vivre ! C'est un bien trop précieux pour ne pas
en jouir. Ils t'ont fait mal ? À moi aussi ! On m'a fait
très mal. Mais on a épargné ma vie... Tu
te rends compte ?!

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