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Nicolas - un universitaire près de la retraite - et sa femme Francesca - un écrivain qui n'écrit plus - mènent une existence paisible dans une belle maison à la campagne, à l'abri de la "folie du monde". Pour fêter ses quarante ans, Francesca a invité son grand ami Emmanuel. Et, comme tous les week-ends, débarque la fille de Nicolas, Éléonore.

Tout va bien et pourtant... L'arrivée d'Alina, une jeune élève de Nicolas venue d'Europe de l'Est, et d'Ahmad, poète réfugié politique, apporte un souffle de courage et de soif de vivre qui ébranle le bonheur étouffant que le couple s'est construit. Les passions s'enflamment et déchirent le tissu de peurs et de mensonges qui lie les personnages.

À travers des destins privés, le tableau d'un monde qui s'enlise, et d'un confort qui révèle jour après jour sa fragilité et ses failles.

Le texte est publié aux Éditions l'Harmattan



FRANCESCA, à voix très basse : Au secours... J'étouffe...

Des pas. Elle se recompose. Nicolas entre. Ils se regardent.


FRANCESCA, essayant de prendre un ton de voix normal : Tu n'as pas vu Éléonore ?
NICOLAS : Si, elle est allée dans la serre, elle voulait admirer nos plantations.
FRANCESCA : Ah bon, c'est nouveau !
NICOLAS va s'asseoir sur la table, à côté d'elle, lui caresse les cheveux : Qu'est-ce qui se passe, mon amour ?
FRANCESCA, la gorge nouée : Rien.
NICOLAS : Si.
FRANCESCA : J'étouffe. (Un temps.) Peut-être que si je partais quelques jours, ça irait mieux. J'ai envie de voir la mer. (Un temps.) J'ai envie de voir des espaces infinis, de sentir la puissance des vagues qui s'abattent sur les rochers... J'ai envie de marcher le long de la mer, sans savoir où, mais loin, très loin... de me perdre...
NICOLAS : Tu sais ce que c'est, Francesca, cet ailleurs que tu cherches ? La mer dont tu rêves finira par te sembler petite, et l'horizon trop proche t'étouffera... L’autre bout du monde, ce n’est qu’un bout du monde comme un autre. Ça n'existe pas, ce que tu cherches, sur cette terre. Donc... ça n'existe pas.
FRANCESCA : Je le sais. Mais le jour où j'ai arrêté de me faire des illusions, j'ai commencé à mourir.


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AHMAD : Je ne veux pas te faire la morale, Éléonore. Parfois, il faut tuer. Si tu sens qu'il faut le faire, tu dois le faire. Moi, j'ai tué. Ces mains ont tué. Ce n'est pas de la morale. Je voudrais juste comprendre pourquoi vous avez désappris à vivre. Vous, tous. Barricadés derrière vos peurs... Vous ne savez plus vivre. Vous vous débattez, vous traversez les heures, les années, appuyés sur vos béquilles, vous méfiant de tout, terrorisés... Vous vous acharnez à préserver vos journées, pour que votre vie soit la plus longue possible, mais vous ne la vivez pas, cette si longue vie. Vous vous traînez à côté. Votre paix sent la mort. J'ai vu le sang couler dans les rues, et les cadavres s'entasser. J'ai vu les bombes détruire des villages entiers. Et, au milieu de tout ça, j'ai senti la vie dans toute sa puissance réclamer ses droits, crier sa soif d'exister. On avait envie de vivre. On s'accrochait à la vie du bout de nos ongles ensanglantés...

ÉLÉONORE : Eh bien, nous, nous n'avons pas cette chance formidable de vivre dans un pays en guerre ! Tu sais, Ahmad, les drames ne naissent pas qu'à coups de grenades et de fusil. Et puis tu m'emmerdes ! Tu m'emmerdes, tu as compris ? Avec ta morale. Avec ton statut de victime qui te sert de bouclier, tu es l'intouchable, on peut rien te dire parce que tu as été torturé. Alors, je ne te dis rien, mais tu me fous la paix ! Je suis à bout, je suis désespérée, désespérée, tu m'entends, j'ai envie de me foutre en l'air ! Je suis désespérée, et j'ai le droit de l'être. Laisse-moi souffrir ! Laisse-moi ma souffrance et casse-toi !

Éléonore sort précipitamment, en heurtant Francesca. Francesca et Ahmad se regardent longtemps, sans bouger, sans pouvoir rien dire. Nicolas entre, avec un ordinateur.


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FRANCESCA, après un temps : Je suis l'auteur de deux romans. Un succès, et un bide. Le bide est venu en second.
AHMAD : Et tu as arrêté.
Un temps.
FRANCESCA : Oui.
AHMAD : Ils t'ont fait mal.
FRANCESCA : Toi, tu écris avec ton sang… Tu livres tes émotions, tu t’enfonces un couteau dans le ventre pour sortir l’inavouable...
AHMAD : Tu l’aimes, ton roman ?
FRANCESCA : Je ne sais plus. Ils m'ont tellement dit que c'était mauvais, que j'ai fini par y croire.
AHMAD : Tu t'es laissé bâillonner, docilement.
FRANCESCA : Ça ne vient plus, je te jure. Je n'ai plus d'idée. Le néant. (Un temps.) Et puis, de toute façon... Tout a été dit ! Et de manière sublime. Tout ce qui est en mesure d'être dit par l'homme, a été dit. Et tout ce qui va au-delà de l'humain restera de toute façon, par définition, indicible. Qu'est-ce qu'on en a à foutre de quelques pages de plus, mal griffonnées ? Qu'est-ce que je peux apporter de plus au monde ?
AHMAD : Quel orgueil !
FRANCESCA : C'est exactement l'inverse ! Je ne suis personne. Je ne suis pas un grand écrivain. Je le sais. Même mon premier roman... dix ans après, personne ne s’en souvient plus. Même si j'arrivais à en écrire un encore mieux, si j'arrivais à écrire mon chef-d'œuvre, dans cent ans, il serait oublié.
AHMAD : Mais on s'en fout, de tout ça ! Tu sais... Guerre et Paix aussi, sera oublié. Et L'Odyssée. Et les fresques de Michel-Ange, un jour, ne seront plus que des décombres. Nos plus grandes œuvres seront anéanties. Et nous avec.
FRANCESCA : Cassandre a raison ?
AHMAD : Oui, elle a raison. Même si elle se trompe sur les causes. Il ne suffira pas d'échapper au désastre écologique ou à la guerre atomique pour rendre l'homme éternel. Quoi qu'il advienne, nous disparaîtrons. Le grand fleuve nous entraînera dans son courant, et il effacera notre trace... Nous ne sommes rien...
FRANCESCA : Mais alors...
AHMAD : Alors, il faut écrire ! Il faut vivre, Francesca ! Jusqu'au bout. Jusqu'à la dernière goutte de sang. Il faut vivre ! C'est un bien trop précieux pour ne pas en jouir. Ils t'ont fait mal ? À moi aussi ! On m'a fait très mal. Mais on a épargné ma vie... Tu te rends compte ?!


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