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La Mission a été créée au Théâtre du Nord-Ouest en 2002.
Le texte est publié aux Editions l’Harmattan

Á propos du spectacle

Personnages:
Claire: metteur en scène, codirectrice du théâtre
Hervé: metteur en scène, codirecteur du théâtre
Lydie: codirectrice du théâtre, femme de Hervé
Flavian: assistant de Claire et factotum du théâtre
Stéphanie: comédienne de la pièce dans la pièce (rôle de la femme battue - Louise)
Pascal: comédien de la pièce dans la pièce (rôle du Pasteur - Alain)
Valère: comédien de la pièce dans la pièce (rôle du Président de l'Église - Philippe)
Isidore: comédien de la pièce La Mission (le chef de la tribu)

La pièce se déroule intégralement dans une salle de théâtre


Claire, Hervé et Lydie, unis par des idéaux éthiques et artistiques très forts, partagent ensemble la direction de leur propre théâtre. Le spectacle que Claire monte, “la Mission”, sera en quelque sorte leur “manifeste”.

Mais un grave problème de droits vient entraver cette création : l’agent de l’auteur impose de couper la scène qui véhicule le message spirituel de la pièce…

Dès lors, le choix est clair : jouer sans cette scène fondamentale ou jouer sans les droits et mettre en péril le théâtre ?

Alors que les trois amis s'affrontent sur ce terrain, les comédiens, ignorant la situation, continuent les répétitions : difficultés et bonheurs, rires et conflits, trac et confiance, côtoient la création des lumières, l’essayage des costumes et le montage du décor…

Mais la crise est inévitable ; face au danger, les sentiments les plus profonds des personnages sont mis à nu et leurs relations basculent définitivement. Cette épreuve révélera la nature profonde des liens qui les unissent à leur art.

Faut-il accepter les compromis ? Faut-il mener à bien sa mission quitte à "déclencher le chaos" ? Comment concilier la recherche d'un idéal et la réalité ?




Claire entre dans la salle avec un aspirateur. Elle allume la lumière, et s'aperçoit de la présence de Lydie, accroupie dans un coin.

LYDIE:
Dis-moi que c’est pas vrai. Je t’en supplie. (Claire baisse le regard. Un long silence) En quoi je peux croire, après ça? En l’Homme? Comme tu le prêches, si bien...? “Il faut croire en l’Homme”... (Silence) Figure-toi que j’avais eu des soupçons, à plusieurs reprises, des “mauvaises pensées” qui m’avaient traversé l'esprit, et je les avais chassé, aussitôt. J’en avais eu honte! J’avais eu honte de moi, de penser une chose pareille, de me méfier de vous, de toi. Je m’étais senti un monstre. J’avais mis ça sur le compte de la jalousie, oui! figure-toi! Je m’étais dit: tu penses ça parce que tu es jalouse de Claire! Tu me dégoûtes! Toi, la perfection incarnée! Comment tu te débrouilles pour faire coller ça avec ta cohérence, ta rectitude? (Silence) J’aurais dû m’en douter, j’aurais dû suivre mon instinct, quand Hervé m’a proposé d’ouvrir ce théâtre avec toi. Il y avait quelque chose, au fond de moi, qui me criait “ne le fais pas”! Sans savoir pourquoi, c’était un rejet confus, mais tellement fort... J’aurais du m’écouter, au lieu d’essayer d’être rationnelle, de me dire: Claire est quelqu’un de formidable, elle est compétente, elle a du talent... Voilà ce que c'était, ton talent! Tu m’as tout pris. Et le pire, c’est que tu ne l’as même pas fait par cynisme, par calcul, non, pas du tout! Tu ne t’en es même pas rendu compte, tellement tu t'aveugles toi-même! Ça te devient naturel, de marcher sur les autres, tu trouves ça normal, puisque tu es le centre de l’univers! La plus belle, la plus intelligente, la plus cultivée, la plus charmante! Tu ne penses qu'à toi. Tu crois faire le bien, tu ne fais que nourrir ton immense ego. T'as détruit toutes les personnes qui étaient autour de toi. Toutes! Hervé le premier. Ça dure depuis combien de temps? (Silence) Réponds-moi! (Silence) Tu as tout gâché, oui: gâché! Tu as traîné Hervé de ton côté, tu l’as manipulé! Tu prêches la liberté et tu ne permets pas aux gens de s'écarter d'un millimètre de ce que tu as prévu pour eux! Tu lui as mis dans la tête qu’il était un génie. Tu l’as entraîné dans tes délires, vous vous êtes monté la tête l’un l’autre, vous vous êtes persuadés que vous étiez au dessus des gens normaux… Vous avez fait le désert, autour de vous, vous vous suffisiez à vous même. Vous vous prenez pour des dieux... Les deux metteurs en scène du siècle! Mais regardez-vous! Revenez sur terre! Qu’est-que vous avez fait qui justifie votre maudit orgueil? (Silence) Vous n’êtes personne! Vous ne serez jamais personne! Tu es une ratée! Tu n’arriveras jamais à rien! Tu es incapable de porter un regard sur l’existence des autres! (Silence) Vous avez pensé à moi, un instant? Vous vous êtes posé la question? Hein?! Réponds-moi! Tu as pensé, à moi? (Silence) Mais non, bien sûr, puisque tu ne fais que ce que tu as envie de faire! Tu avais envie de Hervé, tu l'as pris, c'est tout! Depuis quand ça dure, cette saloperie?
CLAIRE:
Depuis notre première rencontre. Avant de te connaître, bien avant de décider d’ouvrir ce théâtre. Je l’aime depuis toujours. Avant, je n’osais pas me l’avouer.
LYDIE:
Qu’est-ce que tu veux dire par là? Que tout est excusé par la noble cause de l’amour, que c’était donc ton droit de me prendre mon homme, de me trahir, de...
CLAIRE:
Je ne veux pas dire ça. Je ne veux surtout pas me justifier, je ne te demande même pas de me pardonner. C’est vrai, tout ce que tu m’as dit. Je ne me défends pas de tes accusations. Je suis bourrée de contradictions. Je suis un être imparfait, j’en suis beaucoup plus consciente que tu ne crois. Ça ne m'empêche pas de penser que je peux faire quelque chose de bien de ma vie.
LYDIE:
J’en ai assez de tes beau discours, Claire! N’essaye pas de me coincer avec ta foutue dialectique de merde! Mais comment tu oses... comment tu oses ouvrir la bouche, après ce que tu as fait! Aie le courage de regarder les choses en face, comme elles sont! Tu m’as fait la pire des saloperies...
CLAIRE:
Oui! Je le sais!
LYDIE:
Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant? (Silence) Oh, mon Dieu! Maudit soit le jour où j'ai décidé d'ouvrir ce théâtre! J'y ai laissé ma vie...
STÉPHANIE (ouvre la porte):
 
Coucou!
CLAIRE:
Bonjour, Stéphanie!
STÉPHANIE (lui tend un petit paquet cadeau):
 
Petit cadeau de première...
CLAIRE:
Merci, Stéphanie...
STÉPHANIE:
Bonjour, Lydie!
LYDIE:
Salut...
STÉPHANIE:
Tu ne l'ouvres pas?
CLAIRE:
Si, si... bien sûr... c'est que... je ne m'y attendais pas... (elle ouvre le paquet: c'est un petit Arlequin) C'est mignon... merci...
STÉPHANIE:
Ça te plaît?
CLAIRE:
Beaucoup...
STÉPHANIE:
Je voulais un symbole du théâtre...
CLAIRE:
Merci, Stéphanie...
STÉPHANIE:
C'est moi qui te remercie, Claire... Je tenais à te le dire... combien ça a été important, de travailler avec toi... Je voulais presque arrêter, il y a quelques mois... après l'histoire de Georges... J'avais envie de tout plaquer et de partir vivre à la campagne. Je me disais que ce que je faisais n'avait aucun sens, que j'étais nulle... Je voulais que ma fille grandisse au contact de la nature, j’avais envie de lui donner de vraies valeurs... Et puis, voilà, tu m'as redonné confiance en moi, et puis ce spectacle... quoi qu'il advienne! Et peut-être même cette histoire de droits, justement... le fait de te voir te battre comme ça, pour ton idéal, comme si c'était une question de vie ou de mort, voilà... Tout ça m'a fait comprendre un peu plus pourquoi je fais ce métier... Bon, voilà...
CLAIRE:
Excuse-moi, je suis émue, je ne sais plus quoi dire...
FLAVIAN (jette un coup d'oeil dans la salle, puis se retourne vers l'extérieur):
Oui, elle est là!
Valère rentre suivi de Isidore et de Pascal, en procession, chacun portant un cadeau. Pascal et Lydie échangent un regard.
VALÈRE:
Nous voici, venus de loin, par monts et par vaux, guidé par la lumière de tes yeux, prostrés à tes pieds te rendre hommage, reine cruelle! (Il lui tend un paquet) Pour toi, sublime créature...
Claire ouvre le paquet, c'est une boîte: elle ouvre le couvercle, et en sort un petit bonhomme à ressort. Elle rit doucement.
STÉPHANIE:
Ah! Que c'est drôle! Fais voir...
CLAIRE:
Merci, Valère!
VALÈRE:
Merci à toi, ma belle! (ils se font la bise)
ISIDORE (lui tend un petit bouquet de roses rouges):
Merci pour ce travail, Claire...
VALÈRE:
Bonjour, Lydie...
LYDIE:
Bonjour, Valère...
STÉPHANIE:
Oh-oohh... des roses rouges comme la passion!
CLAIRE:
Elle sont magnifiques... J'adore qu'on m'offre des fleurs...
VALÈRE:
Oh, des roses, des roses... c'est banal, des roses... Ça va, toi, ma petite Stéphanie?
STÉPHANIE:
Je suis paralysée par le trac...
VALÈRE (soulevant Stéphanie dans ses bras):
Et moi je vais te le faire passer! Tu vas voir! On va se préparer! (Il sort en coulisse avec Stéphanie)
CLAIRE:
Je suis très touché, Isidore... (Ils se font la bise) Merde!
Isidore sort en coulisse. Claire reste dans la salle avec Lydie et Pascal qui, très gêné, lui tend son cadeau.
PASCAL:
Voilà le mien. C'est un livre.
CLAIRE:
Merci, Pascal. (Elle ouvre le paquet) Oh, c'est génial!
PASCAL:
J'espère que tu ne l'as pas, déjà...
CLAIRE:
Non, non, merci beaucoup...
PASCAL (allant vers les coulisses):
De rien...
CLAIRE:
Je te l'avais dit, que j'avais une passion pour De Filippo?
PASCAL:
Oui...
CLAIRE:
Et tu t'en es souvenu... c'est adorable! (Pascal fait encore un pas vers les coulisses) Toi aussi, tu aimes?
PASCAL:
Oui, c'est l'un de mes auteurs préférés...(Il essaye à nouveau de partir)
CLAIRE:
Attends... Tu ne m'embrasses pas?
Après une hésitation, Pascal s'approche d'elle. Ils se font la bise.
CLAIRE:
Merde!
PASCAL:
Merde!
Il sort en coulisse, le plus vite possible. Flavian entre dans la salle.
FLAVIAN:
Claire... j'ai sorti les billets mais je ne trouve pas le carnet de détaxes...
LYDIE:
Laisse, Flavian, je m'en occupe. Oh mon Dieu, je m'en étais pas rendu compte, c'est déjà l'heure d'ouvrir la caisse.
FLAVIAN:
J'ai tout mis sur la table du bureau.
LYDIE:
Parfait, merci. Les programmes aussi?
FLAVIAN:
Oui, mais je n'ai pas eu le temps de les plier.
LYDIE:
Viens avec moi, alors. (A Claire) Surtout, tu ne dis rien à Hervé: je ne veux pas de discussions maintenant, ce n'est pas le moment. (A Flavian) Allez, on se dépêche, les gens vont bientôt commencer à arriver.
FLAVIAN (à Claire):
Dès que j'ai terminé je reviens...
CLAIRE:
Ça va aller, Flavian...
Lydie et Flavian sortent. Claire ramasse les papiers des cadeaux, Stéphanie entre.
STÉPHANIE:
Claire, c'est la catastrophe, j'ai oublié ma trousse de maquillage...
CLAIRE:
C'est pas grave, Stéphanie. Attends, je peux peut-être te dépanner... (elle cherche dans son sac)
STÉPHANIE:
C'est sûrement pas les bonnes couleurs...
CLAIRE:
Regarde... J'ai de la poudre transparente, ça peut peut-être aller...
STÉPHANIE:
Oui, ça, peut-être... Fais voir le rouge... Oh, mais c'est trop con! Je suis une imbécile!
CLAIRE:
Mais non, ça arrive, c'est pas grave...
STÉPHANIE:
T'as pas du mascara waterproof?
CLAIRE:
Non, j'ai du normal...
STÉPHANIE:
Ça n'ira pas, je pleure... Oh, c'est trop bête...
CLAIRE:
Écoute, je vais dire à Flavian d'aller t'en acheter, s'il en a le temps...
STÉPHANIE:
Il faut du waterproof noir de "Lancôme"...
HERVÉ (entrant dans la salle):
Qu'est-ce qui se passe?
CLAIRE:
Rien.
HERVÉ:
Non, pas rien, je viens de croiser Lydie, il est arrivé quelque chose.
CLAIRE:
Oui.
HERVÉ:
Quoi?
CLAIRE:
Rien.
HERVÉ:
Bon, d'accord, j'ai compris. (Un temps) On vérifie les lumières?
CLAIRE:
D'accord.
STÉPHANIE:
Claire, je te prends ça.
CLAIRE:
Oui, oui, prends ce que tu veux.
HERVÉ:
Bonjour, Stéphanie. Ça va?
STÉPHANIE:
Mieux vaut ne pas poser la question. Tu n'oublie pas de demander à Flavian, hein, Claire?
CLAIRE:
Ne t'inquiètes pas.
STÉPHANIE:
Noir, de "Lancôme".
CLAIRE:
Oui, oui...
HERVÉ:
Je vais passer les effets et tu me dis si ça va.
CLAIRE:
D'accord.
HERVÉ: Claire… Ça va être un grand spectacle.
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