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Personnages:
Yann: peintre, propriétaire de l’hôtel du lac
Anna: comédienne
Mathieu: propriétaire d’un grand hôtel en Nouvelle
Calédonie
Sophie: femme de Matthieu
Nathalie: amie d’enfance de Yann, Anna, Matthieu
Guy: ami d’enfance de Yann, Anna, Matthieu
Pierre: ami d’enfance de Yann, Anna, Matthieu
Julien: serveur à l’hôtel du lac
Madame Richard: vieille cliente de l’hôtel du lac
La
pièce se déroule intégralement sur la terrasse
d'un petit hôtel, au bord d'un lac.
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L'Envol
a été créé au Vingtième Théâtre
le 17 mars 2005
Á
propos du spectacle
Le texte est publié aux Éditions
l'Harmattan
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Jécris
parce que les êtres humains me passionnent, me fascinent
- comme le mystère qui nous unit, la vie. Jécris
pour résister au désespoir qui nous guette - tous
- pour combattre le vertige qui nous saisit devant le non-sens.
Pour ne pas tomber dans le vide.
LEnvol naît dune nostalgie dévorante.
Nostalgie de mon lac natal, nostalgie dune harmonie, dune
plénitude. Nostalgie dun paradis perdu qui na
sans doute jamais existé, mais dont jai un souvenir
très vif.
Jai imaginé un retour, la rencontre entre celui qui
a pris son envol et celui qui est resté, entre celui qui
tente de diriger son destin et celui qui se rend, entre celui
qui veut donner du sens à sa vie et celui qui ne veut plus
croire à rien.
Mais, puisque dans la vie rien nest jamais bien tranché,
il suffit dun détail pour que les rôles se
mélangent. Pour que nos beaux châteaux de carte dégringolent.
Il suffit, par exemple, dune passion qui sinfiltre,
tel un grain de sable, dans les rouages, nous faisant miroiter
- lespace dun instant - lillusion dabsolu.
Et puis on retombe sur terre. Où les grands drames se mêlent
aux affaires risibles, les questions les plus profondes aux gestes
les plus mesquins. Cest là, justement, quil
faut trouver la force de lutter, de résister au courant
du grand fleuve qui nous emporte, et poursuit son cours. Quil
faut continuer à construire son uvre, malgré
tout. Laisser un signe, une trace que le courant, peut-être,
neffacera pas tout de suite. Cest là quil
faut, par exemple, écrire.
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ANNA: |
Yann ! J'ai trouvé tes tableaux… Je suis allé
dans le cellier… Je suis bouleversée, ils sont sublimes
! Ils ont une force… On en est agressés… On a
envie de vomir, de détourner le regard, et on reste là,
scotchés, tellement c'est beau, ces couleurs si pures, si
cruelles… Yann, tu ne peux pas laisser des toiles pareilles
entassées dans un cellier, c'est criminel !
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YANN: |
Je ne les aime plus.
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ANNA: |
Qu'est-ce que tu n'aimes plus ?
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YANN: |
Tout. Tout ce sang, toutes ces entrailles. Ces animaux équarris,
éventrés. Toute cette violence, cette lutte. Toute
cette destruction… A quoi bon? À quoi bon cet acharnement
? Je cherchais à comprendre… J’ai plongé
dans les abîmes de la souffrance, pour l'interroger. Je n'ai
pas obtenu de réponse. Pire. J’en ai joui. J'ai été
englouti. Et, au fond du gouffre, je cherche maintenant la paix.
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ANNA: |
Qu'est-ce que tu veux dire ? (Silence) C’est quoi, la paix,
Yann ? Arrêter de peindre ? C’est ça, pour toi,
la paix ? Qu’est-ce que tu fais de ta vie, Yann ? À
quoi tu as réduit ton existence ? À des apéros
avec tes potes ? À de la voile ? À des parties à
cartes et des blagues à quatre sous ? Tu as un don, Yann…
Tu te rends compte du talent que tu as ? Tu ne peux pas le gâcher
comme ça ! Quand on a un don pareil, on a le devoir de l'utiliser
!
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YANN: |
Et si je n’en avais pas envie ? Si j'avais envie de prendre
toutes mes couleurs, tous mes pots de peinture et de les balancer
dans le lac, de teindre l’eau, l'espace d'un instant, de reflets
inattendus, de peindre le tableau le plus éphémère
qu'aucun peintre n'ait jamais peint et puis de m'allonger au soleil
avec une bouteille de pinard, et de me soûler la gueule ?
Si c'était de ça, que j'avais envie ? Au lieu de prendre
un pinceau, de me l'enfoncer dans le ventre, de le tourner et de
le retourner, d’aller fouiller jusqu'au plus profond de moi-même
pour en vomir quelques images sur une toile ? Tu ne crois pas qu'on
ait des devoirs, aussi, vis-à-vis de soi-même ?
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ANNA: |
Si. Aller fouiller jusqu'au plus profond de son être, pour
y voir un peu plus clair.
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YANN: |
Tu ne crois pas qu'on ait le devoir de s'épargner un peu
de souffrance ?
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ANNA: |
Ah, parce que tu es heureux là, à traîner ta
petite vie avec des gens qui ne t'arrivent même pas à
la cheville… avec une femme qui est loin je ne dis pas de
savoir, mais de soupçonner qui tu es… Tu es très
heureux, là…
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YANN: |
Tu crois l'être beaucoup plus que moi ?
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ANNA: |
J’avais des choses plus importantes à faire, moi, dans
ma vie, que d’être heureuse !
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YANN (Éclate de rire): |
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Anna… s’il te plaît… Anna !
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ANNA: |
Yann ! Va-t-en, pars d'ici ! Ce lac est hanté, cette eau
est empoisonnée, elle te colle à la peau comme de
la glu et elle t'empêche de bouger, elle s'infiltre dans toutes
les parcelles de ton être, elle te paralyse les bras, les
jambes, tout, jusqu'au cerveau ! Regarde ! Regarde, cette étendue
immobile, si paisible… Si lourde ! C'est une dalle funèbre,
Yann. C'est trop beau, c'est trop beau cet endroit, il te trompe,
il t'endort comme le chant des sirènes, tu regardes autour
et tu crois n'avoir besoin de rien d'autre… Tu te fais avoir,
tu arrêtes de penser, tu arrêtes de désirer,
et tu meurs avant même d'avoir osé vivre ! Va-t-en,
Yann, il est encore temps ! Tu n'as plus rien qui te retienne ici,
c'est une chance que tu aies perdu cet hôtel, c'est la chance
de ta vie…
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MATTHIEU (entre en maillot de bain, une serviette
à la main): |
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Et peut-être de la mienne parce que je vais l'acheter et faire
un fric monstre ! Oh là là, la prise de tête
! Ce lac est une pure merveille et c’est quand même
plus probable d’être heureux ici que sous un bombardement
! Vous voulez savoir ce que c'est qu'un homme heureux ? Regardez-le
! Je vis dans un pays paradisiaque où il y a toujours du
soleil, j'ai une femme qui semble sortie tout droit des milles et
une nuit, une affaire qui marche de tonnerre et qui m’amuse
bien, assez de temps libre pour faire la fête avec mes potes,
assez d'argent pour m'acheter les meilleurs vins de la terre et
faire le tour du monde quand ça me chante ! (A Pierre et
Guy, loin) Oh-oh ! J'arrive ! Et maintenant, au lieu de me torturer
avec vous à la recherche d'un sens de l'existence que de
toute façon personne ne pourra jamais trouver, je vais nager
du ponton jusqu’à l’île des oliviers :
avec Pierre et Guy, on a parié un dîner à l'auberge
du pêcheur. Ils ne savent pas, eux, que je m'entraîne
depuis des années, en prévision ! Je vais les enculer,
ils vont me payer le menu dégustation ! Il ne faut pas chercher
midi à quatorze heures, les amis. Le bonheur, il faut savoir
le dénicher, il faut savoir apprécier la vie, ne pas
cracher dessus, savourer les petites joies qui nous sont données,
voilà le secret ! (Il part)
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ANNA: |
Quel con ! Mais… Quel con ! Oh putain. Quel con ! Mais comment
j’ai pu être à tel point amoureuse de lui ?
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YANN: Noir |
C'est ce que je me suis toujours demandé.
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