Nos mises en
scène se ressemblent dans leur forme mais pas seulement
dans leur forme: nous avons en commun une sensibilité qui
détermine notre travail.
Nous sommes, avant tout, dans une recherche de sens, notre vision
du monde nest pas figée. La vie est un mystère,
lhomme est une énigme. Comprendre comment nous fonctionnons,
explorer les mécanismes de cette foule de déterminations
qui motivent nos actes, nourrissent nos pensées, forgent
nos identités, et découvrir des points communs au-delà
de nos différences personnelles, voilà ce qui nous
passionne.
Nous cherchons, sans défiance, sans illères,
sans manichéisme, sans angélisme à voir lhomme
tel qu'il est - ni pire, ni meilleur.
Dans notre travail, nous nous efforçons de sonder un maximum
de directions pour faire résonner une multitude de sens,
assumant ce que nous ne maîtrisons pas, nous fiant à
notre intuition pour créer un ensemble cohérent.
Cest une orientation forte, décisive, qui implique
notre pratique théâtrale à tous les niveaux,
fondant notre travail sur le principe de lidentification.
Les hommes tels
que nous les voyons semblent faits dune même pâte.
Ainsi, « lautre » nest pas autre.
Nous pouvons donc, en lobservant, nous voir. Nous pouvons,
au théâtre, nous identifier au personnage.
Non pas en surface comme dans les fictions faciles où lon
se projette dans le héros pour vivre par procuration une
vie pleine de rêves standards.
Au théâtre, parce que la vie circule grâce à
la présence charnelle de lacteur, parce que lon
montre tout, se reconnaître dans lautre nest pas
une fin en soi, cest un moyen de voir ce qui nest pas
visible dans la vie de tous les jours, un moyen daccéder
à une connaissance de soi-même plus profonde, plus
riche, plus dynamique.
Encore faut-il que le théâtre représente les
hommes tels quils sont, dans des situations vraisemblables,
dans une vision globale de lhomme qui tienne compte dun
maximum de déterminations. Car on ne se reconnaît pas
entièrement dans une caricature, on sy reconnaît
de manière parcellaire, et ce nest pas très
précieux. Pour que la rencontre soit enrichissante pour le
spectateur, il faut que le personnage porte en lui tout ce qui fait
un homme, cest-à-dire que lon permette à
lacteur de « se donner » entièrement,
le temps de la représentation, pour insuffler la vie au personnage.
Cest une volonté de la part des créateurs qui
doit être présente dès lécriture,
puis dans le jeu de lacteur et dans le travail de mise en
scène.
L'auteur dramatique
s’adresse à la fois à la communauté et à
l’individu.
Il n'est pas là pour rassurer, ni pour conforter les uns ou les
autres dans leurs opinions. Il donne une forme dramatique, précise,
concrète, aux vagues courants d'idées et de sentiments qu'il
perçoit autour de lui et en lui. L'auteur essaie d'être un
révélateur, de provoquer la reconnaissance par le public
d'un phénomène qu'il connaît - qui fait partie de
sa vie - mais qui n'a pas encore été complètement
identifié et clairement exprimé.
Lorsque nous regardons objectivement et rétrospectivement une histoire
ou un événement dans le monde, il suffit de creuser un peu
pour trouver des explications. Nous déterminons les causes, analysons
les effets - tout semble découler d'une logique implacable.
Mais notre expérience personnelle de la vie n'est pas du tout comme
ça: nous sommes sans cesse surpris, il nous arrive des choses que
nous ne pouvons pas prévoir, rien ne va jamais comme on imagine.
C'est pourquoi le théâtre ne peut se contenter d'une vision
déterministe du monde: les analyses freudiennes ou marxistes se
conjuguent au passé, alors que le théâtre est l'art
du temps présent. Le théâtre doit nous surprendre.
Il ne s'agit pas de refuser toute analyse - au contraire nous essayons
de donner un sens à la vie, nous ne nous contentons pas d'une représentation
subjective du chaos. Il ne suffit pas non plus de dire les vérités
que tout le monde connaît. L'auteur et ses interprètes doivent
être en quelque sorte des pionniers, se fiant à leur instinct
et découvrant de nouveaux territoires. Ils cherchent à exprimer
ce que tout le monde sait mais que personne n'a su dire. Une pièce
de théâtre doit nous surprendre, mais nous surprendre avec
des choses que, rétrospectivement, nous reconnaissons comme vraies.
Aucune représentation de la société ne serait complète
sans donner le point de vue de l'individu. Notre expérience à
nous tous est de voir la vie à la fois de l'extérieur (nous
regardons ce qui se passe autour de nous, en dehors de nous, nous réfléchissons)
et de l'intérieur (nous éprouvons des sensations, des émotions,
nous agissons en conséquence).
L'auteur dramatique doit réunir les deux phénomènes
dans un ensemble cohérent. Il ne suffit pas de décrire ce
que l'on voit, il faut aussi insuffler la vie dans sa création.
C'est ce qui sépare l'art de la sociologie, et c'est ce qui rend
un spectacle vivant, et fait entrer le public dans l'histoire.
L'auteur regarde, analyse, critique ses personnages, certes, et c'est
bien ainsi, mais avant tout il s'identifie à eux - à chacun
d'eux - et il permet donc au public de faire de même. L'auteur met
un petit peu de son âme dans chacun de ses personnages.
C’est ainsi que les grands auteurs échappent aux modes et
aux particularités de leur époque pour atteindre à
l’universel et nous parler à travers les siècles.
Mais les mots ne peuvent pas tout dire: on pourrait même dire que
notre vocabulaire en matière spirituelle et émotionnelle
est extrêmement pauvre. L'auteur arrange ses mots, et les acteurs
les prononcent, de telle façon que le public devine, grâce
à sa propre expérience, ce qui cherche à s'exprimer
entre les lignes, dans les silences et les soupirs, derrière les
mots, en dessous d'eux, à travers eux, malgré et contre
eux. Le public participe activement au spectacle.
C'est cette communication-là qui est le propre du théâtre,
c'est le souffle qui le fait vivre - car le théâtre est avant
tout, et après tout, un art vivant.
Dans
notre pays, lacteur de théâtre nest pas considéré
comme un créateur.
Quels que soient ses codes de jeu, on ne lui donne pas les moyens (ou
on ne lui demande pas) de découvrir ce qui nexiste quen
lui-même, ce qui lui est personnel. En schématisant, on
peut dire que le théâtre privé est dominé,
plus ou moins consciemment, par un conformisme intellectuel, idéologiquement
au service de lordre établi. Il reproduit souvent une vision
conventionnelle de la société. Les choix des metteurs
en scène ne sont pas réellement motivés par une
recherche de sens, une mise en question du monde et une volonté
de comprendre les comportements des hommes. De plus, ce secteur est
soumis à des contraintes de productions très sévères.
Son ambition est limitée par le projet plus ou moins avoué
de fabriquer un produit reconnaissable pour ne pas dire formaté,
aux moindres coûts, à savoir le plus rapidement possible.
A partir de là, lacteur ne peut pas se lancer dans une
authentique recherche intérieure, son jeu est peuplé de
gestes et dattitudes conventionnels, fruits dune observation
superficielle des hommes.
Quant aux grandes stars de ce secteur, elles sont devenues des marchandises.
Les productions se montent en fonction de leur célébrité.
Il suffit quelles soient là, personne ne se risque plus,
ensuite, à les diriger, pas vraiment. Or un acteur livré
à lui-même, quelle que soit sa valeur, ne peut avancer
que par hasard, il a du mal à chercher, à se dépasser.
De plus, ces acteurs ne peuvent pas se permettre de prendre le risque
de leur propre remise en question, ils sont amenés le plus souvent
à se répéter voire à se caricaturer.
Le malheur de la gloire !Ce piège du vedettariat nest
évidement pas ce qui caractérise le théâtre
subventionné : les acteurs y sont rarement connus du grand
public, leur valeur commerciale nest pas importante. Mais dans
le théâtre formel qui sépanouit dans le secteur
public, lacteur y est également dépersonnalisé
pour une autre raison : le personnage nest pas ce qui intéresse
les créateurs. Par choix idéologique, ils cherchent à
représenter une vision du réel (la déconstruction
dun système rationnel dit « bourgeois »)
dans laquelle lhomme en tant que personne na pas un rôle
déterminant.
Très souvent et cest logique, lacteur est utilisé
comme un élément de la scénographie au même
titre que la lumière et le décor. Il se dépouille
de tout ce qui lui est personnel et devient une marionnette docile,
pleine de prouesses techniques et volontairement désincarnée.
« Un support de sens » entend-on dire fréquemment.
Il doit « porter » le texte sans simpliquer
personnellement, rester « à lextérieur »
et « à distance » des spectateurs, bannir
lémotion et la psychologie, notions sérieusement
mises à lindex chez ces metteurs en scène.
Bref, il représente une créature désespérément
vide ; une vision de lhomme qui a fini, elle aussi, par devenir
convenue et aboutir à un jeu très codifié qui névolue
pas beaucoup.Bien sûr, la réalité est plus nuancée
car le théâtre est un art en perpétuelle évolution,
il se compose dartistes bénéficiant dun statut
qui leur permet une grande mobilité (du moins jusquà
maintenant), les influences et les modes circulent donc dune « famille »
à lautre, et parfois chez le même créateur,
dune uvre à lautre.
Il sagit en somme de mettre laccent sur les dérives
de deux courants pour montrer que sils sopposent dans leurs
regards sur le monde et la fonction de lacteur, ils se rejoignent
dans leur aboutissement : lacteur senferme dans des
codes conventionnels et ce qui nous semble regrettable, cest que
cette tendance est aujourdhui majoritaire quelles que soient les
options esthétiques.
Sans revenir sur la nécessité de la diversité théâtrale,
ni débattre des idéologies qui nourrissent les différences
artistiques, nous constatons simplement quen se privant de ce
quapporte la richesse intérieure de lacteur, on passe
à côté de ce qui est, à nos yeux, la spécificité
et la grandeur du théâtre ; ce quaucun film,
aucun livre, aucun tableau ne pourra jamais offrir : la fragilité
tangible de lhomme, libre, imprévisible, unique.
Mais même dans notre travail où nous sommes, sans relâche,
à laffût du « vrai », où
nous prenons le temps de nous lancer dans une exploration intime, le
risque est partout présent de tomber dans la convention, de senfermer
dans un système avec ses codes et ses références,
et de ne plus réussir à voir clair, à démêler
ce qui relève de la création et ce qui relève du
préjugé. Lécoute, lexigence, la « fraîcheur »
intellectuelle ajoutés à la conscience aiguë de ce
danger et à la volonté dy résister en limiteront
les effets.
Lacteur
créateur
Nous cherchons à montrer les hommes tels quils sont.
Cela ne signifie pas quil suffise de demander aux acteurs, qui
sont en effet des hommes, de se retrouver posés face aux spectateurs.
Notre travail consiste à « recréer »
des hommes, cest-à-dire à faire naître des
personnages qui vivent, parlent, respirent, ressentent, pensent, agissent
réellement, en autonomie, à travers le corps et lesprit
des acteurs.
Chaque personnage est un être humain complet avec son fonctionnement
propre, son identité, sa personnalité. Il éprouve
réellement ce quil vit. Pour lui, lhistoire nest
pas une fiction, cest sa vie. Il ne joue pas, il est.
Pour restituer cette vérité du personnage, lacteur
doit épouser son point de vue intérieur - en sidentifiant
à lui. Mais lui aussi a sa vie propre et sa personnalité.
Le metteur en scène doit sen saisir pour tisser des liens
intimes entre ces deux natures et favoriser leur rencontre.
Quand commencent les répétitions, on en sait plus sur
lacteur en face de nous que sur le personnage sur le papier. Cest
pourquoi on part de ce quil est, de ce quil dégage.
En cela le choix des acteurs est essentiel ; il ne suffit pas quils
correspondent grossièrement à lidée que lon
se fait des personnages, leur nature va inspirer le metteur en scène
et influencer le travail de manière incroyablement subtile et
profonde.
Dans un premier temps, on sattache aux situations, à ce
que le texte laisse deviner de laction et lon tente de les
éclairer progressivement en donnant des indications à
lacteur, en suivant ce que son imagination lui suggère.
Dès quun instant, un geste est « juste »,
nous le signalons à lacteur qui trouve ainsi une piste.
Elle lemmène dans une direction que nous explorons et ainsi
de suite. Nous traquons le « vrai » dans un souci
de cohérence, avec notre seule intuition. Cela exige une attention
extrême et une confiance totale de part et dautre.
Parfois lacteur est dabord obligé de tricher, de
fabriquer, de prendre les choses « de lextérieur » ;
il cherche à accorder son état intérieur, lémotion
du personnage, le sens du texte, les remarques du metteur en scène
Cest une alchimie vague, une sorte de « bricolage »
fait de techniques et de méthodes propres à chaque acteur.
Petit à petit, il intervient de moins en moins, abandonne tout
volontarisme, sa conscience devient celle du personnage ; cest
elle qui finira par le guider.
Cela ne signifie pas quil éprouve exactement ce quéprouve
le personnage (de toutes façons, il ne suffirait pas quun
acteur ressente une émotion pour que le spectateur la ressente
aussi). Lacteur « joue » en ce sens quil
noublie pas quil est un acteur sur une scène mais
il ne montre pas quil joue. Il ne nous explique pas son rôle,
il le vit. Ce quil y a à percevoir dépasse largement
ce que lacteur éprouve et même, ce dont il a conscience.
Cela passe par lui et presque malgré lui.
Il na pas besoin de tout savoir pour incarner le personnage. Dans
notre travail de recherche avec lacteur, nous plongeons au cur
de la nature humaine, il arrive que nous démêlions ensemble
les motivations des personnages, du moins ce quil est nécessaire
de formuler pour avancer, pour être sûrs dêtre
daccord et ensemble sur la même voie, pour nourrir lacteur
de données qui lui manquent ou pour dénouer une question
qui freine la progression du travail.
Cette construction est le fruit dun long et minutieux travail,
elle doit être assez solide et claire pour laisser une trace souterraine
et passer en quelque sorte dans linconscient du comédien.
Il doit pouvoir loublier sans pour autant être livré
à lui-même. Au moment de la représentation, lacteur
na plus quà être, à laisser vivre le
personnage en lui.
A présent, tout est affaire découte. Son intuition,
cest son talent. Tout ce quil fait : longueur des silences,
placements de voix, énergie, ampleur de lémotion,
nest pas tout à fait décidé en conscience.
Il doit accepter ce qui vient de lui et sentir instinctivement ce qui
est juste, ce qui vient des autres (spectateurs, partenaires) et savoir
immédiatement quoi en faire. Il doit sabandonner, se donner,
ne pas chercher à se montrer, à prouver son savoir-faire
mais transmettre, passer, être un passeur, laisser la vie circuler
sur scène.
Plus quune technique, plus quun métier, être
acteur est avant tout une affaire de disposition intérieure.
Cest pourquoi nous ne pouvons travailler quavec des artistes
en accord avec ce type de démarche. Dans la phase de recherche,
la plus petite résistance intérieure (liée à
des préjugés tenaces ou le plus souvent à des peurs
personnelles) bloque toute évolution. Au moment de la représentation,
dans ce théâtre où chaque respiration, chaque regard
doivent sonner juste, le moindre geste un peu forcé prend des
proportions énormes, devient théâtral et détruit
lédifice entier : le personnage disparaît derrière
lacteur.
Cest un théâtre qui ne permet pas de fausse note.
Lattention de lacteur est requise de la première
à la dernière seconde. Un théâtre qui exige
beaucoup de lacteur, cest lui qui est le dépositaire
de lessence du spectacle. Dans le processus de création,
il aura été à la fois, la source dinspiration,
linstrument et, dune certaine manière, la fin. Cest
pourquoi il est, pour nous, lélément le plus précieux ;
cest pourquoi nous revendiquons, pour lui, la place centrale.
Le supplément dâme
Si le talent de lacteur est composé de qualités
diverses : maîtrises vocale et émotionnelle, aisance
physique, concentration, personnalité , il nécessite
aussi une certaine abnégation. Peu dacteurs sont capables
dun tel don de soi qui exige de lhumilité et de lintelligence.
Beaucoup de pièges menacent cette aptitude dont le désir
de célébrité et le rapport à largent
comme symbole de reconnaissance sociale qui sont les manifestations
dune mauvaise gestion de lego. Jouvet lexplique très
bien quand il dit quil faut une forte dose de vanité pour
oser monter sur une scène mais quil en faut une autre,
dune autre nature, pour y rester. « Le renoncement
de soi pour lavancement de soi-même » dit-il.
Certes lacteur vit du regard des autres - de leur amour, mais
cet amour nest pas une fin en soi. Il doit pouvoir « mettre
son ego » au service de lautre, trouver du sens à
sa vie par le don de soi et, en quelque sorte, « récupérer »
ainsi son amour-propre.
Les grands comédiens sont sans doute dans cette disposition,
cest elle qui permet à la grâce deffleurer,
un instant, une représentation. Ce que lacteur offre de
plus « artistique », de plus créatif
ce que nous cherchons, cest finalement ce qui lui échappe.
Bien loin des performances techniques et malgré la misère
des coulisses, ce qui porte le plus loin, le plus haut, cest le
supplément dâme de lacteur ; ce qui confère
à son art sa noblesse.
Nous envisageons la mise en scène comme un travail de recherche
constant, fuyant tout dogmatisme, toute vision préétablie,
toute idéologie figée, toute interprétation du
réel réductrice, plaquée. Il y a dautres
lieux pour dire ce que lon sait. Lexpérience artistique
nous permet dexplorer ce que lon ne sait pas.
Cest une recherche inépuisable, on ne va jamais jusqu'au
bout, on ne peut tout définir. Il y a toujours quelque chose
qui nous échappe, et c'est tant mieux. Il y a une part de mystère
dans lêtre humain. Cela fait partie de la vie, et du théâtre.
Il faut l'accepter, essayer d'en révéler la force sans
tenter de l'enfermer dans le cadre de nos préjugés. Mais
il ne faut jamais pour autant abandonner sa recherche, il faut continuer
à sonder, chercher à comprendre. Et, de temps en temps,
une lueur apparaît, petit à petit, un point séclaire
et sa justesse simpose de toute évidence. Nous sommes à
la recherche de ces moments de vérité, de sens. Insaisissables,
éphémères. Vivants. Car dans un monde de plus un
plus chaotique, désespéré, vide, nihiliste, nous
croyons que la vocation de lartiste nest plus, simplement,
den témoigner, mais dy résister.
La psychologie comme outil
Dun côté, un texte avec des personnages et leur histoire,
de lautre la scène avec les comédiens et leur vécu.
Au milieu, le metteur en scène. Sa tâche consiste avant
tout à aider le comédien et le personnage, à se
rencontrer, à se fondre. Jusquà ce que, de cette
alchimie, une nouvelle vie apparaisse. Un nouvel être humain qui
finit par avoir une existence autonome.
Nous revendiquons un travail psychologique - là où nous
entendons par psychologie la capacité dobserver profondément
les êtres humains, unie à leffort constant de se
mettre dans la peau de lautre. La psychologie est un outil
indispensable pour fouiller lintériorité des personnages,
analyser leur fonctionnement et les motivations de leurs gestes, sonder
leurs sentiments, leurs relations, leur rapport aux situations auxquelles
ils se trouvent confrontés et leur rapport à la société,
à la vie, à la mort
Mais, attention, la psychologie nest quun outil ! Cela
nous aide à chercher, à construire, pendant le travail
de répétitions. Comme les traits d'un crayon à
papier, elle doit ensuite seffacer, on ne doit pas la sentir :
on ne doit pas sentir, derrière le jeu de lacteur, l'analyse
(comment croire au personnage alors ?). Cest un instrument
de recherche qui demande à être relayé par linconscient.
La psychologie nest pas une science exacte, mais une analyse empirique
qui seffectue à la fois de lextérieur et de
lintérieur, qui nimplique pas seulement lintellect,
mais aussi linstinct. Qui met en jeu le monde intérieur
du créateur.
Le metteur en scène essayera donc de dessiner une ligne dramatique,
et de sélectionner parmi les propositions des acteurs les émotions
et les pensées qui paraissent justes, qui vont faire avancer
l'histoire, de préciser chaque mot, chaque moment, chaque échange,
de leur donner un sens, une direction, et de trouver une cohérence
à l'ensemble. Pas une cohérence superficielle, intellectuelle,
plaquée, mais une cohérence profonde, ressentie, partagée,
qui n'exclut pas l'incompréhension, le constat de notre impuissance.
Car on a beau indiquer des pistes, choisir des directions, construire
les personnages à partir dune analyse méticuleuse :
nous ne pouvons pas tout maîtriser, ni brider notre inconscient.
Et cest justement là où nous perdons le contrôle
des personnages quils nous dévoilent des secrets, quils
nous apprennent des vérités sur nous-mêmes.
Le travail que nous proposons est extrêmement difficile et extrêmement
fragile, car il ne repose pas sur des règles immuables, sur une
technique infaillible, mais sur ce qui existe de plus insaisissable :
lhomme.
Une forme vivante
Faire du théâtre vivant signifie mettre constamment la
technique au service de la vérité, lart au service
de la vie, la forme au service du fond.
Nous cherchons à montrer lhomme à lhomme,
à montrer la vie mieux : un concentré de vie.
Le but sera atteint si le spectateur se reconnaît dans le personnage
face à lui, dans la situation qui lui est présentée.
De cette démarche découle naturellement une forme, une
forme qui na pas de règles extérieures, qui répond
à une seule exigence : favoriser cette rencontre. Bannir
tout ce qui fait obstacle à l'identification du spectateur, tout
ce qui crée une distance.
Bien que non codifiée, cette forme est pourtant reconnaissable.
Comment se présente-elle ? La palette est très large :
on peut aller du dépouillement total - le plateau nu, la boîte
noire - à la présence déléments et
détails concrets. Nous nous laissons guider par un principe :
aller vers lessentiel (cest-à-dire : lessentiel
pour que le spectateur puisse rentrer dans lunivers de luvre).
Reste à définir lessentiel. Selon l'atmosphère
de la pièce, selon la vision et la sensibilité du metteur
en scène, on opère une sélection différente
à lintérieur de la réalité. Cest
ce qui fait lexpression personnelle du metteur en scène,
qui nest pas un « copieur », un « passeur »
de réalité, mais un créateur, un artiste.
Dans le théâtre vivant, l'aspect visuel ne sera ni décoratif,
ni illustratif. Chaque élément présent sur scène
doit avoir un sens. La forme et la matière du moindre objet doivent
avoir un potentiel de suggestion. Nous nessayons pas de reproduire
sur scène la copie conforme dune apparence sensible - qui
ne pourrait être, de toute façon, quune mauvaise
copie - mais plutôt dévoquer la réalité
à travers des éléments porteurs de sens. De créer
sur scène un univers nouveau et, pourtant, le plus proche possible
de celui où vit le spectateur, pour que celui-ci puisse sy
reconnaître.
Dans notre recherche, tout effet, toute caricature et toute théâtralité
exacerbée sont bannis, toute facilité qui ne serait quune
vanité d'auteur, de metteur en scène, d'acteur, d'éclairagiste,
de décorateur ou de costumier.
Un élément extrêmement important pour notre mise
en scène, est le choix du lieu de représentation. Le processus
didentification est favorisé par la proximité entre
comédiens et spectateurs. La distance entre la scène et
la salle, que nous essayons métaphoriquement dabolir, afin
dimpliquer le spectateur dans la réalité de luvre,
est physiquement réduite. Cela non seulement pour des raisons
techniques de visibilité et dacoustique, mais aussi pour
des raisons dintimité. Le spectateur se sent plus immédiatement
concerné par son « double » sil le
voit trembler, jouir et souffrir à quelques mètres de
lui seulement. Les grandes salles, donc, ne sont pas les mieux adaptées
à notre travail. De plus : si le lieu est chaleureux, sil
a une « âme », le spectateur se sent davantage
à laise, en sécurité, et sabandonne
plus facilement que dans un théâtre froid, hostile.
La critique la plus courante que l'on fait au théâtre vivant,
c'est "il n'y a pas de mise en scène !", ce qui
signifie que laspect formel ne saute pas aux yeux. Ce qui veut
être une critique négative dans la bouche de ceux qui la
formulent, est le plus grand compliment quon puisse nous faire
puisque le but n'est pas que le spectateur regarde le décor,
contemple notre maîtrise plastique ou s'extasie sur une idée
ou sur un numéro d'acteur mais quil se fonde dans l'autre,
quil soit touché par la vérité de l'autre
qui est la sienne. Quil puisse se concentrer sur la véritable
recherche qui est là : celle qui concerne le contenu. Que
l'on ne voie pas les ficelles du travail, tant mieux, que l'on ne sente
pas ce que pense le metteur en scène, tant mieux. « La
technique », « la forme » doivent se
faire oublier, se limitant humblement à leur fonction de vecteurs
de sens.
Lillusion
du réalisme
Nous croyons que la forme ne doit jamais trahir son modèle. La
tâche est complexe, et pour plusieurs raisons.
Nous savons très bien que lillusion totale de la réalité,
au théâtre, est une chimère. Nous savons très
bien que lon ne peut pas transporter la réalité
sur scène. La réalité dun plateau est différente
de la réalité du quotidien, le "vrai" du théâtre
n'est jamais rigoureusement superposable au "vrai" de la vie.
Bien quon essaye de les réduire au minimum, les conventions,
au théâtre, résistent (il y a un plateau, des fauteuils,
des projecteurs, des entrées vers le foyer et vers les coulisses,
etc.).
Fidélité au modèle : la difficulté
de notre démarche est aussi et surtout liée à une
contradiction. On ne peut pas représenter la réalité
telle quelle est car la réalité passe forcément
par le filtre de notre regard. Tout dépend du regard que nous
posons sur le monde et les êtres, de notre perception. C'est là
que commence l'interprétation, la création.
Comment résoudre cette contradiction ?
Il faut laccepter et concilier objectivité du réel
et subjectivité du metteur en scène. Il faut que dans
le rapport entre recherche de vérité et interprétation-création-stylisation,
la balance penche toujours vers la vérité.
L'essentiel est que le metteur en scène soit « honnête ».
Quil sefforce de se plonger dans la complexité du
réel. Quil soit capable de lutter contre la "tentation
totalitaire" de "refaire le monde", de se servir d'une
uvre pour illustrer sa propre vision en la plaquant, quil
ne fasse pas du théâtre un instrument de propagande. Le
théâtre peut être le miroir du monde, mais il faut
se méfier : souvent les miroirs sont déformants.
Or la représentation théâtrale, parce qu'elle appartient
à la vie, peut rendre compte de la complexité de la vie
elle-même.
Si on parcourt lhistoire du théâtre, on saperçoit
quà plusieurs reprises, surgit et ressurgit lappel
au vrai, au naturel. Et lon saperçoit
quà chaque fois, cet appel naît en réaction
à un théâtre qui étouffe sous des conventions
formelles. (Cest ce qui se passe, par exemple, avec Molière
et Goldoni ou, à la moitié du XVIII siècle, avec
les théoriciens du drame bourgeois, Diderot et Beaumarchais qui
sopposent aux "conventions" de l'aristotélisme,
dun théâtre qui était devenu trop formel et
stylisé. Cest ce qui se passe, un peu plus dun siècle
après avec Antoine et sa défense du théâtre
naturaliste).
À chaque fois, le vrai vient choquer un spectateur
désabusé, réveiller son attention. C'est vivifiant.
Dans le théâtre daujourdhui, qui se fige de
plus en plus dans les conventions formelles, on peut se demander si
le véritable renouveau de la scène, ne doit pas passer
par le vrai, par un théâtre vivant. Tel est
notre projet.
Une
représentation structurée du monde
Souvent, le théâtre que nous défendons est la cible
de préjugés qui, bien que de natures différentes,
convergent dans la mise en accusation dune représentation
structurée du monde. Celle-ci conforterait lordre établi,
elle naurait aucune action profonde, subversive, bouleversante,
innovatrice ni sur lindividu, ni sur la société.
Or, le fait de représenter une réalité structurée
en la creusant en profondeur, au-delà des apparences, en essayant
de dévoiler ce qui se cache derrière cette structure même,
ne pourrait-t-il pas plutôt nous amener à remettre en discussion
cette réalité ? Un théâtre qui noue
aide à comprendre les mécanismes qui nous guident, ne
nous offre-t-il pas la possibilité dintervenir sur ces
mécanismes mêmes ? De manière non didactique.
Lessentiel, cest de prendre en compte lhomme dans
sa globalité, physique, émotionnelle, psychique, de ne
jamais se borner à une représentation de surface, stéréotypée.
Nous ne représentons pas uniquement lapparence dune
réalité, mais nous cherchons à prendre en compte
ce qui se cache derrière cette apparence familière. Ce
théâtre peut bouleverser le spectateur, il peut toucher
des sphères insoupçonnables de son intériorité,
il peut lui révéler des zones inconnues de lui-même,
tout comme il peut lui dévoiler des aspects de la réalité
extérieure dont il navait pas conscience. Ce théâtre
peut transformer lhomme en aiguisant son regard sur lui même
et sur la réalité qui lentoure. Ce quil en
fera après, nest plus du domaine de lart.
Tout notre travail
est une préparation.
Lorsque la pièce est montée, lorsque le travail de mise
en scène est terminé, le théâtre commence.
Nous ne cherchons pas à fabriquer un produit fini, un objet - si
beau soit-il - et reléguer ainsi les spectateurs au rang de simples
consommateurs. Nous ne leur demandons pas non plus dêtre les
témoins de notre vision du monde. Ce nest pas notre vocation.
Nous considérons le spectateur comme un élément de
la création. Nous lattendons pour que la chose ait lieu.
Le personnage nexiste réellement que lorsque le public est
là pour y croire ; nous avons tout mis en uvre pour
cela, à lui de jouer maintenant.
Chaque représentation est une création. Lacteur nest
jamais tranquille, la chose nest jamais finie. Il faut, chaque fois,
repartir de zéro. Car la vie est recréée, chaque
fois, sous les yeux - par les yeux du public, grâce à
sa présence. Il nen a pas forcément conscience mais
le fait est que sa présence influence le déroulement du
spectacle. Tout ce quil ressent, tout ce quil manifeste sans
le savoir est pris en compte par lacteur comme une éponge
se gorge deau et cela guide son jeu. Plus lacteur est aimé,
plus il est libre, plus le personnage est vivant.
Cest dire le rôle du spectateur, sa responsabilité.
Nous attendons de lui quil se conduise en homme libre, prenant
et donnant ce quil veut.
Il arrive que les spectateurs résistent pour des raisons diverses
et naccordent pas à lacteur le crédit nécessaire.
Ils refusent la vie au personnage. Ces soirs-là, les acteurs peinent
beaucoup, ils se concentrent sur eux-mêmes, « sauvent
les meubles » et sortent de scène très malheureux.
Cest un risque inévitable.
Généralement le spectateur est de bonne volonté,
il sidentifie volontiers aux personnages et écoute les acteurs
avec une attention bienveillante qui développe en eux la confiance
nécessaire à leur épanouissement.
Alors la vie sanime sur scène et senrichit peu à
peu de la présence des uns et des autres, dans un échange
mystérieux. Parfois les réactions du public éclairent
un passage obscur, découvrent une intention que nous navions
pas vue.
Malgré la somme des individualités qui compose un public,
il arrive également que tous soient soudain emportés par
un même sentiment, tendus dans un même souffle, unis dans
un accord quasi parfait. Une communion qui ne dure que quelques secondes
mais que personne noubliera.
Cest ainsi que lon mesure la valeur individuelle du processus
didentification. Dans la vie, nous ne sommes pas assez disponibles,
trop impliqués dans les événements auxquels nous
assistons. Le théâtre offre la possibilité de sentir
en soi-même ce quéprouve lautre, au même
instant, il permet de « devenir » lautre,
de le comprendre dans sa chair, sans jugement, sans effort, sans intrusion.
Lexpérience de lautre devient expérience de
soi dans une intimité qui se rapproche de lamour.
Même sil nen a pas immédiatement conscience,
ce qua éprouvé le spectateur lors de la représentation
dépasse le cadre anecdotique fourni par la pièce. Il a vécu
une expérience exceptionnelle. Comme après toute expérience,
il en ressort transformé et, nous lespérons, nourrit,
« renseigné sur lui-même » comme dit
Jouvet.
De quelle manière et ce quil en fera ne nous regarde pas.